Antidote en francais…. Les 3 premiers chapitres

ANTIDOTE

GUERRE CLANDESTINE EN RUSSIE MODERNE

PAR JOHN LONERGAN

TRADUIT PAR LAETITIA LEPETIT

PAGE COPYRIGHT

Antidote

John Lonergan

Copyright John Lonergan 2014

Publié sur Smashwords

Tous droits réservés

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Publié par : John Lonergan

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Ce roman n’est pas une histoire vraie. Toute ressemblance avec des personnes ou des sociétés existantes est fortuite

ISBN : édition 2000 : 0-595-17856-1

Publié aux États-Unis.

DÉDICACE

Ce livre est dédié à Robert Koch et Louis Pasteur, les pères fondateurs de la microbiologie moderne.

ÉPIGRAPHE

Les événements décrits ici sont inventés. Cependant, le staphylocoque doré tend à devenir toujours plus dangereux. La gentamycine, dernier rempart contre l’infection par le staphylocoque doré, a été mise en échec en 1998, avec le premier cas de résistance répertorié à Atlanta, en la personne d’un jeune malade.

Les sociétés pharmaceutiques ont commencé à réagir face aux dangers et face aux possibilités. De nouveaux antibiotiques sont en cours de développement. Il y a urgence : la dernière génération d’antibiotiques majeure, découverte à partir de champignons souterrains, date des années 1950.

Le risque de bioterrorisme est plus inquiétant. Des petits groupes spécialisés et composés de personnes intelligentes pourraient provoquer ce genre de tensions dans le futur.

PRÉFACE

Ce roman décrit ce qui pourrait bientôt se passer. Une petite équipe de bioterroristes spécialisés pourrait utiliser les nouvelles techniques génétiques pour créer des super bactéries résistantes à tous les traitements ou antibiotiques connus. Mais même sans la menace de bioterrorisme, les bactéries mettent en échec les antibiotiques les uns après les autres car les docteurs effectuent des prescriptions d’antibiotiques extrêmement puissants de façon abusive, et ce pour traiter des infections mineures. Cette surutilisation et l’évolution des bactéries concourent à poser une réelle menace pour le genre humain.

CHAPITRE UN

Comme d’habitude Josef Karashvili se réveilla dès le lever du soleil. Sa cabane était composée de deux pièces, il regarda par la fenêtre en direction de la prairie, des arbres assez bas sur l’horizon. Il se redressa et observa les premiers rayons du soleil frapper le Caucase dans toute la vallée, à environ 25 kms de là.

Il avait faim. « À manger ! » dit-il en se tournant vers Mariana qui se trouvait à côté de lui ; elle se réveillait. Tel un félin, Mariana s’étira, bouche grande ouverte, les yeux plissés et fermés, les bras au-dessus de sa tête poussant le cadre du lit noir en bois.

« À manger toi-même, » lui répondit Mariana sur un ton qui n’était pas trop désagréable. Elle étira ses orteils jusqu’à toucher le bout du lit, se tourna vers Josef et lui asséna une claque sur le dos avec la paume de sa main.

Josef s’assit sur le bord du lit et ferma les yeux. Il repensa à la façon dont il était arrivé là, à ce qu’il avait fait la veille. « Je suis chez moi, pensa-t-il. Enfin chez moi. »

Tout lui revint : le long voyage vers l’aéroport situé en périphérie de Kiev, une heure, puis deux heures supplémentaires de retard, un problème mécanique en provoquant un second, puis trois. Air Georgia n’était pas une compagnie fiable, c’était bien connu. Deux heures et demi de vol, l’atterrissage à Tbilissi, la capitale de la Géorgie. Sa famille l’attendait à la porte d’arrivée, juste après la passerelle mobile. Il leur fit un signe depuis les douanes, récupéra ses bagages remplis de cadeaux pour ses sœurs, sa mère, pour Mariana. Il les avait quittées depuis trop longtemps.

Tous s’étaient entassés dans le break Lada de son père afin d’effectuer un trajet de deux heures à travers les montagnes du Caucase, tout d’abord sur une autoroute à quatre voies, puis ils avaient emprunté une route sinueuse à deux voies. Ils étaient passés entre deux vallées, avaient franchi deux cols avant de parvenir à sa vallée et à Akhmeta, la ville où il habitait.

Une fois à la maison, son père avait déchargé Josef, ses sœurs, sa mère Irina, Mariana et les bagages de Josef. Sa plus jeune sœur, Ilona, ne cessait de parler de l’école de Tbilissi, de ses nouveaux amis, de la nourriture, des vêtements, des garçons, de l’excitation de vivre dans une grande ville pour la première fois. Josef écoutait volontiers, se rappelant comment, à seize ans, tout ce qu’il avait fait lui avait semblé si nouveau, si impressionnant

Katarina, sa sœur aînée, parlait peu. Elle caressait les cheveux de son frère et disait de temps en temps : « Josef, Josef. C’est bon de te revoir. »

Josef parlait avec sa mère, son père et ses sœurs. Mais il fixait Mariana du regard.

Josef et Mariana dinèrent chez Josef, dans la banlieue d’Akhmeta. Josef parlait de la France, de ses collègues du labo, de choses intéressantes et étranges concernant l’Ukraine. Sa mère souriait et l’interrompait sans cesse pour lui demander s’il voulait une autre poire ou un autre tadziki.

Josef appréciait les odeurs, le chaos, le bruit et la chaleur dégagés par ce dîner en famille. L’air révélait les épices de Géorgie: l’ail, la coriandre, la sarriette, la menthe, les poivres. On trouvait de tout dans la salle à manger, c’était un méli-mélo de motifs, de la dentelle, des napperons, des statues, un vrai bric-à-brac, des images du Christ et de Staline étaient accrochées au mur. Sur la table étaient posées des bouteilles d’eau, de vin, du Takhuna et du schnaps maison. Le père de Josef se resservait pendant que ce dernier continuait à parler de sa vie en France.

À minuit Josef se leva de table, embrassa ses parents et annonça qu’il devait ramener Mariana chez elle. Il murmura à Katarina : « Je serai de retour demain matin. Tu me diras comment tu vas. » Katarina, ravie d’être dans le secret, sourit et acquiesça. Josef avait ramené Mariana au pavillon de chasse familial, sur les hauteurs du village. Ils s’étaient couchés à quatre heures du matin.

Alors que Josef était retourné, Mariana lui dit :

« À ce que je vois, les françaises t’ont permis de garder la forme, Josef. »

­– Elles n’étaient qu’un divertissement, Mariana, taquina-t-il. Pour avoir une vraie femme, il fallait que je revienne en Géorgie. Josef se retourna et lui mit une petite tape sur le derrière.

Mariana lui sourit du regard.

– Je pensais que toutes les Suzette et autres Anne-Marie françaises te feraient oublier ta femme géorgienne, Josef. »

Josef prit le visage de Mariana entre ses mains et l’embrassa passionnément. Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’ils se levèrent.

« Femme, à manger, » taquina Josef.

Mariana avait rempli le coffre de la Lada de poires, de fromage de ferme et de pain à la croûte épaisse fabriqué par le paysan du coin. Elle fouilla dans ce qui leur servait de cuisine et revint avec une bouilloire afin de faire chauffer de l’eau pour le thé. Il ne fallut pas plus de cinq minutes pour mettre la table.

Pendant qu’ils prenaient le thé, Josef parla de sa vie en France, de son travail au laboratoire et de ses projets.

Josef avait étudié la biologie à Tbilissi, puis avait intégré l’Université de Kiev afin d’étudier la microbiologie. Il avait obtenu les plus hautes distinctions pour son travail sur l’expression des gènes du staphylocoque doré.

Josef était un homme costaud et imposant, il s’était fait des amis facilement à Kiev. Il jouait au hockey à Tbilissi et avait fait partie de l’équipe de Kiev avant que ses études ne lui prennent de plus en plus de temps. Parmi les joueurs de l’équipe de Tbilissi, nombreux furent ceux qui restèrent ses amis lorsqu’il déménagea pour Kiev.

En fait, l’un de ses plus meilleurs amis était arrivé à Paris avant lui, Paata Akhmetali. Josef travaillait à l’université de Kiev lorsque Paata le recontacta. Il appela Josef un soir :

« Josef, ça fait du bien d’entendre à nouveau ta voix. Tu travailles toujours aussi dur avec tes petits microbes? Depuis toujours Paata faisait marcher Josef, se demandant comme quelqu’un de si costaud pouvait prendre plaisir à travailler sur des bactéries.

– Salut Paata, tu embêtes encore les parisiennes ? Alors quoi, tu trouves les géorgiennes trop passionnées? Josef imagina Paata hésitant, cherchant une réponse cinglante.

– Non, j’apprends aux filles d’ici ce que veut dire l’expression passion géorgienne, répondit Paata en riant.

– Sérieusement, qu’est-ce-qui te retient si loin de chez toi et des tiens? Ma sœur Katarina réclame sans arrêt après toi.

– Je ne peux rien dire au téléphone. J’aimerais que l’on se voie afin d’en parler.

– Pourquoi, vieux frère, tu rentres en Géorgie?

– Non, mais mon équipe serait ravie que tu viennes à Paris, on paiera la note. »

Josef fut décontenancé. Paris. Il en avait entendu parler au travers de lectures et certains de ses amis lui avaient conseillé de visiter la ville. Mais Josef n’avait jamais dépassé les frontières de l’ex-Union Soviétique, sauf pour se rendre à un séminaire de microbiologie à Helsinki, quatre ans plus tôt. Josef ne considérait pas que ce fût là un voyage hors des frontières de l’empire.

« Paata, que veux-tu dire? Tu sais que j’ai beaucoup à faire ici?

– Je sais, Josef. Ton professeur m’a dit que tu lui étais indispensable. »

Pour la seconde fois, Josef fut abasourdi. Il savait que Paata et son professeur, un géorgien, se connaissaient. Mais Josef n’était pas au courant que les deux hommes avaient récemment été en contact. Akhmetali le surveillait-il?

Paata expliqua à Josef qu’il travaillait actuellement sur un projet passionnant, que Josef allait trouver très intéressant. Il insista pour que Josef laisse son travail de côté quelques jours afin de venir voir son vieil ami à Paris. Josef avait bien envie de revoir Paata, il voulait absolument voir Paris; mais quelque chose le turlupinait. Il ne connaissait pas les gens avec lesquels Akhmetali travaillait. Ils s’étaient perdus de vue après l’obtention de leur doctorat, quelques années auparavant.

Josef hésita : « Paata, laisse-moi voir ça avec mon professeur, à Kiev. Je te rappellerai si je

peux venir. »

Josef en parla à son professeur et fut surpris de sa réaction enthousiaste. « Tu verras, leur travail est très intéressant, » lui dit-il. Karashvili n’était pas au courant que son professeur en savait autant sur le travail d’Akhmetali et de son équipe.

Quatre jours plus tard, après avoir voyagé avec la compagnie Georgian Airlines, Josef atterrit à l’aéroport Charles de Gaulle. Paata vint le chercher au volant d’une grosse BMW affichant 200 000 kms au compteur. Elle sentait le vieux cuir, et on avait visiblement fumé trop de Gauloises dans ce tout petit espace.

« Cette voiture est aussi vieille que moi, remarqua Josef en souriant à son ami.

– Pas vraiment. Elle fait peut-être ancienne voiture, mais le moteur est solide, et elle fonctionne du tonnerre, répondit Paata. On ne sait jamais, ça peut toujours servir une voiture rapide. »

Alors qu’ils dévalaient la descente en spirale depuis le terminal d’arrivée, Paata déclara :

« Je suis si content que tu sois là, je ne savais pas si tu pourrais venir.

– Moi non plus, mon ami. Mon professeur m’a encouragé à venir, sans réellement me dire ce que tu faisais ici. Il a juste dit que je trouverais ça intéressant ; et lucratif, ajouta Josef. »

Paata acquiesça : « Lucratif ? Oui, Josef. Mais pas seulement. On a une chance de montrer à ces putains de russes une chose ou deux. » Pour la première fois depuis son arrivée, Paata s’enflamma en crachant ces mots. Les russes. Les russes. En 2016, les russes avaient brutalement mis fin à une rébellion en République de Géorgie ; la bataille avait été courte mais sanglante. À cette époque Josef n’avait que 15 ans. Il était trop jeune pour se battre, mais il avait perdu un oncle et son frère aîné durant ce conflit. Le reste du monde était resté à regarder les troupes russes agir, incapable ou peu enclin à intervenir car les russes étaient chez eux.

Paata conduisait rapidement au milieu de la circulation de ce début d’après-midi ; il quitta l’aéroport et prit l’autoroute située au sud de Paris, entra sur le boulevard périphérique par la Porte de Clignancourt et sortit au sud-ouest de Paris. Il emprunta l’A13 et continua dans les banlieues ouest de Paris, vers Rambouillet et la vallée de Chevreuse, un paysage de vallées et de forêts à 15 minutes à l’ouest de Versailles. Paata continua sur la Route Nationale, passa devant les cages à lapins qui servaient d’appartements, devant les entrepôts dans lesquels on trouvait des meubles à bas prix, les stations essence, les centres commerciaux et les hôtels une étoile situés le long des routes destinés aux représentants de province très occupés et ayant un petit budget. Paata poursuivit sa route le long de la gare de triage, sortit de l’autoroute et traversa un pont qui passait au-dessus des rails.

Une fois la gare de triage dépassée, la route traversait une grande forêt. Puis elle déboucha de nouveau sur les champs, et encore des forêts. Ils atteignirent Rodon, un petit village qui s’élevait au-dessus des champs, à 8 kms de la forêt de Chevreuse.

Paata passa devant la mairie, devant une boulangerie, une église du Xème siècle et quelques maisons. Il déboucha dans une petite rue, longea de hautes clôtures en pierre et un imposant portail en métal, puis se dirigea tout droit vers une petite ruelle sans issue. Paata arrêta la voiture trois maisons plus loin, sortit et déverrouilla un grand portail vert en métal. Alors que Paata ouvrait les portes, Josef aperçut une vieille ferme de deux étages, entourée d’arbres qui dépassaient le toit. C’était un édifice blanc en pierres, construit dans le style milieu XIXème, mais on voyait clairement que cette étable avait été transformée en résidence, avec un toit plus moderne, plusieurs fenêtres à la française et des portes sur le devant. D’intenses odeurs de jasmin et de rose imprégnaient le jardin lorsque Paata ouvrit la porte de la voiture.

« Bienvenu dans notre laboratoire, » annonça Paata en remontant dans la voiture et en se dirigeant sur le côté de la maison.

Josef s’extirpa de la voiture, prit son sac et fit un tour devant l’entrée principale. Il entra et se trouva directement dans une petite cuisine.

« Josef, bienvenu à Tbilissi Ouest!, » déclara un homme costaud avec une barbe touffue, tout en embrassant Josef sur les deux joues. Yevgeny Gaidar était un vieux copain d’école, lorsqu’ils étaient à Akhmeta. C’était un lutteur très connu en Géorgie, il concourrait chez les poids lourds depuis l’âge de 15 ans. Après avoir obtenu son diplôme, Josef l’avait perdu de vue. Il avait déménagé à Moscou afin de poursuivre ses études, puis à Kiev; il avait entendu dire que Yevgeny s’était rendu à Sotchi pour ses études.

« Yevgeny, qu’est-ce-que tu deviens? Ça fait une éternité depuis le collège à Akhmeta! » répondit Josef.

Yevgeny se dirigea avec Josef vers une table qui se trouvait dans un coin de la cuisine et sur laquelle une bouteille de Takhuna géorgien sans étiquette les attendait, avec trois verres.

Yevgeny assura le spectacle en levant la bouteille pour la montrer à ses amis. « Et voilà, ça c’est de la vraie Takhuna, pas comme cette espèce de boisson puante qu’on vous sert à Kiev. Le voisin de mon frère en faisait dans son atelier quand on habitait à Tbilissi, et il en donne uniquement à ses amis. Buvons ! À votre santé, à notre succès et à notre République de Géorgie bien-aimée ! »

Tout en prenant son verre, Josef fixa Yevgeny et avala le nectar géorgien sans le quitter des yeux. Il leva son verre vide vers Yevgeny puis le posa bruyamment sur la table en même temps que son compatriote.

« À notre Géorgie bien-aimée!, dit-il. Puissions-nous redevenir indépendants sous peu, murmura Josef.

– Allez mon ami, on va te dire pourquoi on t’a fait venir de si loin dans ce petit coin de France. » Yevgeny traversa la cuisine, suivi de Josef et Paata, passa dans une petite zone à vivre et parvint à une porte qui menait vers un petit escalier. Josef remarqua que les marches n’étaient pas peintes et qu’elles avaient été usées par des années et des années de passage. Ils descendirent les escaliers et atteignirent une petite pièce à peine assez grande pour accueillir les trois hommes, une table, une simple chaise en bois et une bibliothèque, qui se trouvait le long d’un petit mur en terre. Une seule ampoule, totalement nue, éclairait la pièce. Il régnait une odeur de terre mouillée.

Josef était déçu. Yevgeny esquissa un sourire. D’un grand geste il poussa la bibliothèque, qui glissa le long de rails invisibles et fit apparaître une autre porte. Quand Yevgeny ouvrit la porte, Josef aperçut un laboratoire aux murs blancs d’environ 3 m2, c’est-à-dire bien plus grand que toute la maison qui se trouvait au-dessus de leur tête. Une jeune femme et un homme barbu vêtus de blouses blanches de laboratoire se tenaient debout devant des bancs,  ils avaient environ 25 ans. La femme jeta un regard au-dessus de son microscope lorsque les 3 hommes entrèrent dans le laboratoire.

Josef sut immédiatement à quel genre de laboratoire il avait affaire grâce aux équipements. Il jeta un coup d’œil aux appareils qui se trouvaient sur les bancs, y compris les centrifugeuses, les incubateurs et les cuves d’eau chaude. Dans les coins, il aperçut des instruments plus exotiques : un synthétiseur d’ADN, un instrument d’identification automatique, et une machine accélérant la culture bactérienne. Dans un coin, il vit un synthétiseur organique 3D et un dispositif de détection holographique laser. Tout n’était pas dans les règles de l’art, mais Josef eut rapidement conscience que dans le laboratoire on pouvait parfaitement effectuer un travail de synthèse et de microbiologie de très haut niveau.

« Comment as-tu pu obtenir tout ça, Paata?, demanda Josef. Ça a du te coûter au moins….. 700 000 dollars, juste pour les équipements.

– Plus que ça, mon ami. Bien plus. Tu vois, la nature de notre travail ne nous a pas permis d’appeler OSI et de chercher dans leur catalogue. On a acheté via, comment dire … des chemins de traverse. » Visiblement Paata était très fier de son laboratoire, et il était content de la réaction de Josef.

Josef était curieux, mais il avait déjà une idée du travail que ses amis effectuaient dans ce labo clandestin. Tous trois étaient nés et avaient grandi dans la même ville. Tous trois avaient perdu un oncle, un frère ou d’autres membres de la famille suite aux incursions russes dans le territoire géorgien. Tous trois s’étaient frottés à l’injustice évidente de la domination russe sur la Géorgie depuis la prise de contrôle. Dorénavant, la Géorgie était considérée comme étant une république associée, elle était gouvernée par un régime fantoche qui était comme une marionnette dont Moscou tirait les ficelles. Théoriquement indépendante, la Géorgie était en fait sous le joug de seigneurs russes.

La défaite lors d’une guerre éclair laissa place à une guérilla plus longue. L’oncle de Josef avait été capturé par les russes lors d’une bataille, près de Soukhoumi. Cela s’était passé 60 ans auparavant. Ses camarades, ceux qui étaient encore vivants, étaient revenus pour dire à la grand-mère de Josef que son mari avait été tué en mission. Des années plus tard, l’un d’eux avait dit à Josef qu’en fait son grand-père avait été capturé par un capitaine russe et torturé pendant deux jours par le GRU. Puis ils l’avaient livré aux abkhazes afin que ces derniers le tuent. Son corps resta une semaine hors d’un poste militaire abkhaze avant que sa femme et sa famille ne puissent le récupérer et l’enterrer de façon décente.

Josef se rappela la nuit où son père était venu le voir, 16 ans auparavant, pour lui annoncer la mort de son oncle Yuri. À cette époque Josef n’avait que 15 ans. Il ne pouvait pas croire que Yuri, son mentor, son ami et celui en qui il puisait sa force dans les périodes difficiles était mort. À ce moment-là, Josef avait accueilli la nouvelle de façon plutôt stoïque, bien que son père fût en larmes. « Je tuerai les salopards qui ont fait ça, père, avait dit Josef froidement. Je te le promets. » Josef n’avait jamais oublié cette promesse.

Son frère aîné avait rejoint un groupe de guérilleros géorgiens dans le Caucase. Josef ne savait pas bien comment il était mort, mais il avait entendu dire que son groupe avait été trahi par un géorgien et vendu aux russes. Il imaginait que les forces spéciales russes avaient débarqué en pleine nuit et avaient massacré son frère, ainsi que tous les autres. Josef avait vu son frère pour la dernière fois 10 ans auparavant.

En assujettissant ainsi la république géorgienne, ces russes qu’il haïssait avaient installé leurs propres amis à des postes de pouvoir dans tout le pays. Ils procédèrent à des renationalisations de sociétés géorgiennes et firent payer de telles sommes d’impôts

à d’autres qu’elles durent mettre la clé sous la porte. Pire, ils avaient installé à des places de pouvoir des tadjiks, des kazakhs et autre musulmans dans le pays de Josef. Comme tous les géorgiens de souche, Josef était chrétien. Les géorgiens s’étaient convertis très tôt à la version orthodoxe de la chrétienté. La religion faisait partie intégrante de leur personnalité. Ils se définissaient par un christianisme géorgien, ce qui les différentiait des républiques musulmanes, chrétiennes, et de la Turquie, qui encerclaient la Géorgie sur trois côtés.

Les ancêtres géorgiens de Josef avaient combattu des hordes de musulmans d’Asie centrale 1000 ans auparavant. Comme tous les bons géorgiens, Josef avait grandi en entendant des histoires sur les atrocités commises par les musulmans. Le fait que les russes aient installé des non chrétiens à des postes clé du gouvernement avait provoqué la haine de tous ceux qui se prétendaient patriotes géorgiens. Cela avait également attisé la haine des géorgiens de souche envers leurs oppresseurs russes.

Avec 5 millions de citoyens seulement, les géorgiens ne pouvaient se permettre de tenir tête à leur geôliers. Les ennemis à Moscou et dans les républiques d’Asie centrale étaient 30 fois plus nombreux que les géorgiens. Ces derniers durent emprunter des chemins détournés afin de s’assurer que leur statut de république soit conservé, même de façon temporaire. Les familles géorgiennes envoyèrent leurs meilleurs fils à Moscou et Kiev afin qu’ils fassent des études scientifiques et de commerce. Les étudiants géorgiens étaient réputés pour être travailleurs et pour leur opiniâtreté lorsqu’ils voulaient quelque chose. Staline était géorgien, et tous les géorgiens partageaient son énergie et sa cruauté. Les géorgiens avaient influencé la vie russe hors de toute proportion et dans ses moindres détails ; par exemple dans le domaine de la science, au gouvernement, dans le commerce et particulièrement en ce qui concerne l’économie souterraine florissante, au travers de la mafia géorgienne.

La mafia géorgienne était connue pour être l’une des mieux organisées et l’une des plus cruelles parmi toutes les associations criminelles organisées du nouvel empire russe. Grâce à leurs groupes de voyous, les géorgiens offraient protection contre cigarettes et boissons, fruits, ils soutiraient aux restaurants et, dans les villes portuaires aux groupes de dockers. Aidés par leurs agents tchétchènes, les géorgiens prenaient chaque Nouveau Rouble gagné dans tout commerce russe.

Comme c’était le cas dans de nombreuses organisations criminelles, les membres de la Mafia géorgienne étaient des patriotes convaincus. Ils méprisaient les russes, même s’ils les utilisaient comme sources de revenus. Pour les groupes clandestins et patriotes géorgiens, les leaders de la Mafia géorgiennes étaient une manne financière très importante. Leur argent, leurs contacts, fournissaient les ressources afin de soutenir la lutte des patriotes contre tous les obstacles ou contre tout ce qui pouvait se passer. Même s’il n’était pas directement associé à la Mafia, l’oncle et frère de Josef poursuivait la lutte avec des armes achetées à la Mafia.  La famille et les amis de Josef considéraient que la Mafia géorgienne était un rempart fondamental contre les hordes de russes.

CHAPITRE DEUX

Le soleil se levait sur les collines de La Jolla, sa lumière se reflétait sur les feuilles des arbres et entrait dans l’appartement. Un perroquet qui se trouvait sur un toit voisin poussa un sifflement perçant. Le réveil de Robert Cook projetait l’heure et la date au plafond : 7h14, 4 mai.

Robert Cook se réveilla au son de l’ordinateur mural, toutes les nuits une voix de femme racontait des histoires lors d’un programme appelé « Des Nouvelles Juste pour Vous. » Robert n’aimait aucun sport, sauf le rugby et le jogging, c’était donc les seules histoires qu’il écoutait. Il était lieutenant de police, c’est pourquoi il aimait les histoires qui évoquaient les crimes récents. Ses centres d’intérêt étaient nombreux : il écoutait les histoires sur les découvertes scientifiques, la chasse aux champignons, le ski extrême et la recherche spatiale.

« Cette nuit : un microbiologiste japonais, le Dr. Hiromitsu Yakashi, a annoncé la première application du moteur biologique pour… » ; Robert prononça le mot « musique » et l’écran se transforma instantanément de façon à lui proposer la musique qu’il préférait le matin – Aretha Franklin. Il se redressa, se jeta hors du lit et bondit vers le placard qui se trouvait dans l’autre chambre.

Son état d’esprit changea dès qu’il fut levé. « Musique, dit-il. Philip Glass. Quelque chose que je n’ai pas écouté depuis longtemps. Le mur devint vert et la musique se diffusa depuis le sol et au-dessus du plafond. Robert mit ses chaussures de sport, elles épousèrent la forme de ses métatarses ; il enfila un vieux short, sentit l’odeur d’un t-shirt au dos duquel la mention « San Diego Police Department » apparaissait en blanc sur un fond noir. Il le porta à son nez. C’est pas trop mal, dit-il en l’enfilant. » Il sortit, descendit les escaliers de son immeuble à deux étages en courant et fut sur la route en quelques secondes.

Cook passa devant une série d’immeubles « vue sur l’océan » en courant. En fait, dans son immeuble, la seule vue sur l’océan dont il disposait était un poster accroché dans sa minuscule cuisine. Il atteignit bientôt Prospect Street, continua sa course le long des rochers sur lesquels des phoques hurlaient et se dirigea vers les falaises de La Jolla. La brume de l’océan lui permettait juste de distinguer l’Institut Scripps d’Océanographie et l’Université de Californie, le campus de San Diego sur les falaises de pins parasols. Il sentait l’air salé et se délectait de l’atmosphère brumeuse qui filtrait le soleil et rafraîchissait légèrement l’air – parfait pour courir tôt le matin.

Ses parents, maintenant divorcés, s’étaient rencontrés dans une commune près de Taos, au Nouveau Mexique. Tad, son père, était toujours là-bas, au milieu d’une grande famille composée d’hommes et de femmes qui avaient la soixantaine. Ils vivaient dans des appartements communaux de style pueblo, se rassemblaient pour prendre leurs repas et fumer du hasch, raconter des histoires et s’émerveiller devant les couchers de soleil.

La mère de Robert avait quitté la ville alors qu’il n’avait que trois ans, elle voulait faire carrière dans le milieu artistique à Santa Fe. Elle en avait eu assez d’élever des poulets et de s’occuper des enfants des autres.

Lorsqu’il était entré en primaire, Robert avait inventé une histoire, il avait dit que ses parents étaient morts et qu’il vivait avec des missionnaires. En entendant ces mensonges, son professeur s’était alarmé et était allé voir le directeur, qui avait convoqué le père de Robert. Le directeur semblait plus soucieux qu’en colère, « Robert, pourquoi as-tu inventé cette histoire de parents décédés? » Robert n’avait pas pu répondre. Il s’était mis à pleurer. Il ne pouvait pas avouer : « parce-que je voudrais d’autres parents, de meilleurs parents. »

Robert avait un frère, Joe, qu’il adorait. Dans la joyeuse cohue de Taos, Joe était le mentor de Robert, son compagnon et son garde du corps. Joe s’assurait que les devoirs de Robert étaient faits, il rencontrait même ses professeurs afin de discuter des progrès effectués lorsque leur père était trop au bout du rouleau pour se rendre aux réunions parents-professeurs.

Joe était toujours là. Il écoutait Robert lui raconter des histoires et, patiemment, il l’aidait lorsque ce dernier avait des problèmes avec d’autres enfants à l’école.

Un matin, Robert avait alors douze ans et Joe quatorze, il commença à avoir très mal à la tête puis eut de la fièvre. L’infirmière scolaire renvoya Joe chez lui. Son mal de tête empira d’heure en heure. La nuit qui suivit, le sommeil de Joe fut très agité et il réveilla Robert à minuit, il était en pleurs. Tad mit ses deux fils dans son van Volkswagen et fonça à 110 km/h en direction de l’hôpital St. Vincent, à Santa Fe. L’infirmière des urgences donna à Joe des antidouleurs et l’admit en observation. La fièvre de Joe était montée à 39.5 et il parlait de façon incohérente.

Robert se rappelait être resté dormir dans un Best Western pas très loin cette nuit là, un rare plaisir. Du linge frais. Un écran d’ordinateur ! Le lendemain matin, lorsqu’ils étaient revenus à l’hôpital, Joe avait été transféré en soins intensifs. Les docteurs l’avaient perfusé pour lui faire passer des antibiotiques par intraveineuse et de la solution de Ringer. Joe délirait. Il ne reconnaissait ni son père, ni son frère. Tad était resté debout à ses côtés pendant des heures, et Robert n’avait pas bougé de sa chaise. Cet après-midi là, à 16h00, Joe s’était redressé, avait regardé son père et son frère et leur avait souris. Puis il s’était de nouveau laissé tomber sur son oreiller. On prononça son décès à 18h00.

Pendant des années, Robert reprocha à l’infirmière des urgences de ne pas avoir sauvé la vie de Joe. Du plus profond de lui-même, Robert savait que Joe aurait pu être sauvé si un diagnostic avait été posé plus tôt. Il s’en voulait aussi de n’avoir pas été capable de faire plus pour son frère. Il se fit la promesse d’apprendre tout ce qu’il pouvait sur la façon de diagnostiquer et traiter les infections, afin de pouvoir éviter aux autres de finir comme Joe.

Robert travailla dur, et ce dans tous les domaines qui l’intéressait. De l’école primaire au lycée, il travailla assidûment. Il s’habillait de façon stricte, il portait des chemises et des pantalons chino. Jamais de jeans. Il insistait pour que les autres l’appellent « Robert. » Jamais « Bob. »

Lorsqu’il arriva au lycée de Taos, un professeur de biologie remarqua l’intérêt qu’il portait aux sciences naturelles. Robert continua à étudier cette matière en Première, et se spécialisa dans le domaine de la mycologie ou des champignons. Le relief de Taos était composé de hautes montagnes, ce qui favorisait la présence de la plupart des principales espèces de champignons. Les montagnes devinrent le laboratoire de Robert. Non content d’étudier le monde « macro, » il se mit ensuite à étudier le monde « micro » de la levure et des champignons.

Lors de sa seconde année d’études à l’Université de San Diego, à l’automne, Robert invita quelques amis afin de célébrer son 19ème anniversaire. L’un de ses amis vint avec Jenny, une étudiante diplômé de l’USC. Ce fut le coup de foudre – ils parlèrent toute la nuit. Jenny était française, elle avait étudié à Sciences Po à Paris, l’école de science politique pour l’élite. Elle était petite, brune, et son regard pénétrant ne quitta jamais celui de Robert durant toute leur conversation. Robert la trouva tout de suite agaçante mais irrésistible. Ils n’étaient jamais d’accord, que ce soit en politique ou sur des sujets philosophiques. Ils furent rapidement amants, ils passaient tous leur temps libre ensemble, chaque moment était précieux.

Le printemps suivant, Jenny repartit pour Paris. À l’automne, Robert la rejoignit afin d’effectuer son année d’études à l’étranger. Il poursuivit ses études à Paris dans le domaine de la microbiologie, sous la houlette du Dr. John Wilson, au CEPCM européen. Ce centre était rattaché à l’Institut Pasteur, fondé à la fin des années 1800 par le célèbre pionnier en matière de microbiologie.

Lors de son séjour à Paris, la passion de Robert pour la microbiologie alla croissant, alors que sa relation avec Jenny se dégradait. Il retourna à San Diego pour sa dernière année, puis revint à Paris pour rédiger sa thèse de doctorat, sous la supervision de Wilson.

Cook poursuivit sa course le long de Coast Boulevard, passa devant deux maisons juchées sur un promontoire et surplombant l’océan. Il emprunta un chemin qui longeait le rivage, passa les saillies rocheuses, les phoques et les mouettes hurlaient dans le brouillard matinal. Le rythme de ses pas était stable sur le chemin en terre irrégulier. Cook courait sans regarder le chemin. Ses pieds en connaissaient les moindres défauts. Cela faisait cinq ans qu’il courait sur ce chemin.

Le chemin plongeait en direction des rochers, puis remontait après le parc de La Jolla. Cook remarqua de nombreux bouts de papier et des emballages plastiques qui jonchaient le sol autour des nombreux containers à ordures. « Ça a du être la fête hier soir, » pensa-t-il. Il savait que les ordures allaient être ramassées à sept heures.

La mère de Robert, Cheryl, avait quitté la ville pour parcourir les États-Unis. Elle vivait dans sa voiture. Quand les temps étaient prospères, elle allait dans un Motel. Elle peignait des paysages et vendait ses peintures dans des foires d’art locales et sur les marchés aux puces, c’était un complément de revenu qui s’ajoutait au fonds fiduciaire que son père avait créé voilà des années. Cheryl revenait toujours à Santa Fe pour se reposer et se détendre. Elle appelait Robert lorsqu’elle était en route. La nuit précédente, elle l’avait appelé depuis une foire Renaissance à Dubuque pour lui dire qu’elle allait bien et qu’elle avait vendu un tableau.

Robert poursuivit sa course, le chemin montait jusqu’aux falaises et menait aux maisons possédées par de riches propriétaires célèbres. Il respirait vite mais de manière régulière. Lorsqu’il respirait, il rejetait de la vapeur dans l’air du matin un peu frais et très humide. De douces odeurs d’hibiscus se répandaient le long du chemin. Chaque maison devant laquelle il passait était assez grande pour contenir dix immeubles de la taille du sien. Il dépassa la plus grande, une énorme maison en stuc et en verre qui longeait la côte et s’élevait sur trois niveaux. Elle était tellement énorme qu’elle s’étendait jusqu’en limite de propriété, il y avait à peine assez de place pour les marches en bois sur le côté de la maison qui descendaient jusqu’à une petite plage entre les rochers.

Il passa en courant devant quelques maisons témoin, puis s’arrêta au feu pour laisser passer les voitures car c’était l’heure de pointe du matin. Quelques secondes plus tard la lumière du feu changea et Robert se précipita pour traverser. Au volant d’un roadster, une jeune femme rousse le siffla. Robert sourit. “Un jour de plus au paradis,” pensa-t-il.

La dernière fois que Robert avait vu Tad, c’était un an auparavant, lors de la procédure de faillite. Un soir Tad avait appelé Robert ; il était ivre. Tad avait le cerveau tellement embrumé qu’il avait fallu une demi-heure à Robert pour comprendre ce que lui disait Tad.

Le lendemain, Robert était revenu à Taos. Il avait appelé un avocat, un vieux copain de lycée,

et dans les 24 heures il avait rempli les papiers pour son père. L’avocat négocia avec le juge afin que le père de Robert garde sa maison ; en échange il dut annuler ses cartes de crédit.

Robert poursuivit sa course sur un trottoir, en descente, et remonta vers les collines de La Jolla. Alors qu’il dépassait le troisième pâté de maisons, il tourna à droite et parvint à une large allée, puis il continua, à un rythme régulier. Un pâté de maisons plus loin, l’allée déboucha sur une route, il regarda l’océan à droite et les palmiers en contrebas, au centre de La Jolla. Il ne se lassait pas de cette vue.

Trente minutes plus tard et après avoir parcouru 6.5km, Robert monta les marches de son immeuble en courant. Kate, la propriétaire, passait une tondeuse manuelle dans la petite cour devant l’immeuble.

« Bonjour, Kate, » dit Robert en s’arrêtant au milieu de sa course. Kate Stanhope avait 31 ans, juste deux ans de pus que Robert. Son mariage avec un rejeton de La Jolla s’était terminé en divorce deux ans auparavant. En cadeau de départ, Kate avait reçu ce complexe d’appartements en copropriété. Robert avait rencontré son ex-mari plusieurs fois dans les restaurants de la ville, et à chaque fois il était avec une fille différente. Robert aimait bien Kate mais il n’aimait pas son ex-mari.

Robert entra dans son appartement, il prononça les mots « eau, espresso, infos, » et la maison devint vivante. Il laissa ses chaussures, son short et son T-shirt traîner derrière lui et se dirigea rapidement vers la douche. Il entra dans la douche et fronça les sourcils. « Un peu plus chaud, » demanda-t-il, et l’eau se réchauffa d’un degré ou deux. L’ampoule DEL qui se trouvait derrière la douche passa de la couleur bleu layette à rose layette.

Cook se passa de la mousse à raser sur le visage. Tout en se rasant, il réfléchissait en se regardant dans le miroir. Le soleil de Californie avait éclairci ses cheveux bruns et des mèches plus claires apparaissaient sur le dessus de son crâne. Ses cheveux tombaient de chaque côté d’une raie centrale et descendaient jusqu’au milieu de son cou. Il ajusta sa raie et regarda avec consternation le dessus de sa tête qui était en train de se dégarnir. Presque trente ans, il ferait comme son père ; d’abord des « pointes de sorcières, » puis de moins en moins de cheveux. Il était sûr que ça allait se passer comme ça, mais il refusait de l’admettre lorsqu’on lui en parlait.

Robert regarda son visage dans le miroir. Il avait une large tête, même pour quelqu’un qui mesurait près d’1.90m ; son front était haut. Depuis quelques temps, ses yeux bleu vif prenaient une légère teinte verte, comme son père. Son nez plutôt petit descendait vers une lèvre supérieure charnue. Sa dernière petite amie, Kathie, lui avait dit qu’elle n’avait jamais vu de si belles lèvres chez un homme. Robert avait les mêmes pommettes saillantes que sa grand-mère slave, le menton proéminent et la grosse ossature de ses ancêtres écossais et irlandais. En soi ce n’était pas un beau visage, mais il était fort et respirait l’intelligence, cela revenait donc au même.

Cook enfila un polo violet, un pantalon en lin gris et des mocassins de Cordoue. Il termina de se préparer en s’aspergeant d’après-rasage, comme tous les matins.

Sur le chemin du bureau, Cook s’arrêta à la boulangerie Pannikin et acheta une demi douzaine de scones. En dix minutes il fut à son bureau.

Huit heures, le soleil printanier passait par la fenêtre du bureau situé côté est. Allan serait là dans une demi-heure. « Salut, Robert, lança gaiement Cynthia en débarquant dans le bureau.

– Salut, Cynthia. Comment s’est passé ton weekend? » Ils parlèrent de ce qu’elle avait fait durant le weekend, de sa promenade en bateau à voile dans les environs d’Encinitas.

Le lieutenant Robert Cook venait juste de célébrer son troisième anniversaire au sein du groupe des forces de police technologique, ou les T-cops comme on les appelait pour faire plus court. Robert avait rencontré le Capitaine Allan Black lors d’une exposition sur la biotechnologie, trois ans plus tôt. Black avait parlé à Cook de cette unité de police qu’il venait juste de créer, ils utilisaient les dernières avancées scientifiques pour combattre ce qu’on avait l’habitude d’appeler « le crime en col blanc. » Cook avait été impressionné par cet homme. Deux mois plus tard et après lui avoir rendu visite trois fois, Robert Cook avait intégré l’équipe des T-cops, la première de son espèce aux États-Unis.

Robert pénétra dans son bureau de verre, une tasse d’espresso et un scone à la main. Rien ne traînait sur son bureau, excepté une pile de dossiers bien rangés dans le coin gauche. Il y avait un sous-main en cuir noir, un clavier et un micro, rien d’autre. Sur la crédence, sous la fenêtre, se trouvait une série de voitures en modèle réduit. Robert remarqua un peu de poussière sur sa SLC14. « Il va bientôt falloir que j’époussète ces voitures, » pensa-t-il. Devant son bureau trônait une chaise en cuir noir, dont le cadre vide était chromé. Sur une table basse se trouvait une boîte blanche dans laquelle il y avait une balle de baseball de l’équipe des Padres signée. Le reste du bureau était nu : pas de plantes, pas d’autres bibelots, rien qui n’eût pas sa place. Tout en s’asseyant dans sa chaise en cuir, Cook regarda le paysage par la fenêtre, des lauriers roses et des rosiers en fleurs toute l’année.

Il se tourna vers Daisy, l’ordinateur qui se trouvait sur la table basse. « Quels sont les trois messages les plus urgents, Daisy, dépêche-toi de me les donner.

– Bonjour Robert, déjà au travail? Nous sommes lundi et il n’est que 8h13 ! répondit Daisy tout en projetant un motif rose en forme de lèvres fermées sur le mur.

Robert répondit :

– J’ai pris mon espresso et un scone. Je peux régler les cinq premiers cas avant neuf heures.

– Tu veux voir les plus récents?  Les plus intéressants ? Ou les plus difficiles?

– Commence par les plus récents, Daisy. Projeté.

Daisy avait la possibilité de lire à voix haute, mais Robert préférait lire tout seul. Daisy revint avec les cas les plus récents :

– Un. Les fréquences du réseau de communications locales entre deux installations de NDJ à El Cajon et Sorrento Valley Road ont été piratées samedi soir à 00h40. Détecté par le système de contrôle en temps réel de NDJ, et signalé aux T-cops hier. Il est possible que ce soit une tentative d’écoute organisée. Même chose que les écoutes qui ont eu lieu récemment dans la Capitale et à Kuala Lumpur, selon Interpol et les enregistrements effectués par le SDPD.

– Black passera ce dossier à Peterson. Elle est super douée avec les cas de piratage de télécom.

– Peut-être que le suivant vous plaira davantage. Vols d’organismes dans trois cuves chez BioScience Organic à La Jolla. Un surveillant de l’équipe de nuit qui travaillait depuis son domicile a découvert le vol ce matin à 4h08. Chez SoCal, FBI Net ou Interpol Net, on n’avait jamais entendu parler d’un tel méfait.

Trois. Un raid de semiconducteurs contrefaits chez Advances NanoMicron. C’est un receleur arrêté vendredi dernier à Palmdale qui nous a donné le tuyau.

Robert s’adossa au dossier de sa chaise et sirota son espresso.

– Un autre weekend classique au paradis, Daisy. » Daisy fit repasser le mur en vert, elle espérait sans doute une nouvelle mission.

Chez lesT-flics, Cook était LE spécialiste biotech. Les quatre autres lieutenants travaillaient sur les ordinateurs et effectuaient des tâches de communication. Comme Cook avait de solides connaissances en microbiologie, c’était la personne idéale pour travailler avec les nombreuses sociétés biotech de la zone de San Diego. La plupart d’entre elles travaillaient sur des bioréacteurs qui utilisaient des bactéries et des souches de levure pour produire des éléments pour d’autres produits.

Cook savait que les autres T-cops s’occuperaient des missions concernant les problèmes de piratage des fréquences et des semiconducteurs CDM. Il allait s’occuper du cas de vol chez BioScience Organic … s’il y avait bien eu vol.

« On va essayer d’en savoir plus sur Organic et RotoPharm, ensuite la première chose que je ferai ce matin sera de me rendre sur place. Cook se pencha en arrière sur sa chaise et se mit à réfléchir à ce dont il avait besoin, puis il éteignit l’écran mural.

– Daisy, donne-moi le flux de trésorerie et les pertes et profits des deux sociétés pour les trois derniers trimestres. Et, ah oui, Organic a bien été nationalisé il y a un bout de temps, non ?

– Il y a quatre mois, répondit Daisy.

– Montre-moi les articles de presse et les derniers Twits sur le sujet. Je pense que leur succès à cette époque a quelque chose à voir avec le gyripenem. »

Le gyripenem, développé par RotoPharm, était LE nouvel antibiotique miracle. Robert crut se souvenir qu’Organic produisait un élément clé pour le médicament.

Organic fournissait le produit à RotoPharm, une société en plein essor et qui était née dans le désert près de Bakersfield. Depuis une dizaine d’années, RotoPharm avait fait une belle ascension en débarquant de nulle part, profitant du travail effectué par les sociétés biotech de San Diego, commercialisant plusieurs de leurs produits. La société était dirigée par Arthur Martin, un ancien docteur qui s’était recyclé et était devenu PDG ; ils avaient une réputation de compétiteurs tenaces. Lorsque RotoPhram décidait d’introduire un produit ou de s’en prendre à un rival bien établi, généralement ils arrivaient à leurs fins.

Daisy ne mit que cinq secondes pour faire défiler les informations financières sur le mur. Elle continua en faisant apparaître les articles de presse sur le bureau de Cook ; elle débuta 6 mois auparavant et poursuivit jusqu’à l’entrée en bourse de RotoPharm.

Au fur et à mesure que Cook découvrait les informations, certains détails lui paraissaient familiers. La plus grande partie du battage médiatique concernait le gyripenem. Apparemment, chez Organic BioScience, on avait développé un élément de base appelé gyriscriptase et on avait trouvé un moyen de le produire de façon fiable. Puis la société avait fourni le produit à RotoPharm et la production d’antibiotiques avait débuté. Un produit, un acheteur. En tant qu’entreprise commerciale, il était facile de comprendre ce que faisait Organic.

Le vol éventuel de la bactérie qui produisait le gyriscriptase pouvait être une sérieuse menace pour RotoPharm. Bien que le gyripenem fût protégé par un brevet, ce n’était pas le cas pour le gyriscriptase. Ce n’était qu’un « secret commercial, » un processus de fabrication développé par Organic qui pouvait être breveté, mais le danger était grand pour que des compétiteurs parviennent à le contourner.

Organic avait un avantage, la bactérie spécialement mise au point qu’ils utilisaient pour produire le gyriscriptase. Il n’y avait pas d’autre moyen viable sur le plan commercial pour le produire, et personne d’autre ne pouvait produire de gyripenem en quantité suffisante pour le commercialiser sans le gyriscriptase.

Les sociétés pirates de Russie et de Chine étaient toujours des menaces ; elles produisaient des médicaments dans des laboratoires clandestins puis elles les mettaient sur le marché à des prix imbattables tant les rabais étaient importants. Incapable de produire cet élément de base, une société pirate était capable de payer cher pour voler une partie de la bactérie de production d’Organic.

Cook savait qu’il devrait se rendre chez RotoPharm et Organic BioScience afin d’en savoir plus sur le problème.

Après avoir passé quelques minutes à revoir les données, Cook se leva et se dirigea vers la porte. En sortant, il dit à Daisy : « En route pour le SciDome.

– Robert, n’oubliez pas votre réunion de district à 10h00, lui rappela Daisy. La réunion de district était l’une des choses qui rappelaient aux T-cops qu’ils faisaient partie du Département de la Police de San Diego.

– Installe la vidéoconférence, Daisy, ordonna Robert.

– D’accord, je vous mettrai en communication. En ce moment il n’y a pas beaucoup de circulation. Cela ne vous prendra que 25 minutes pour vous rendre là-bas, 13 minutes pour serrer la main de Cynthia, boire un autre espresso et rendre visite au directeur.

– Tu ne veux pas aussi me brosser les dents, Daisy ?

– Non, vous l’avez fait ce matin à 6h05. Vous avez d’ailleurs oublié les molaires du haut.

– Parfois tu es bien trop intrusive, Daisy.

– Vous ne pourriez pas vivre sans moi. »

Tu as tellement raison, pensa Robert.

Treize minutes plus tard, Robert se glissa dans sa voiture à toit ouvrant, régla l’ombrage et dit : « allons-y, » puis la voiture démarra. C’était l’heure de pointe tardive de La Jolla. Robert passa devant chez Girard, puis devant le supermarché Von’s et devant Jerry’s Pancake house (les meilleurs Pancakes depuis 1954), il poursuivit tout droit sur Prospect, le boulevard principal de la Jolla.

En cette fin du mois de mai, la lumière du soleil se reflétait sur les vitrines des boutiques de lunettes de soleil, les glaciers, les galeries d’art, les restaurants Torteq mexicains (« tortillas et tequila » en argot local) et les banques. Il était encore tôt. Robert passa devant des locaux pour la plupart, et des commerçants. Une matrone de La Jolla en pantalon stretch léopard et talons aiguilles arpentait le trottoir, suivie de son chien en laisse. Robert ralentit en arrivant devant un passage piétons ; il aperçut Jake, le Pousseur de Caddie, qui effectuait sa promenade matinale, il poussait son caddie du supermarché Jonathan, rempli de sacs poubelle vert foncé dans toute la rue. Un jour comme les autres à La Jolla.

Robert remonta la Rue Torrey Pines toutes fenêtres ouvertes, profitant des odeurs marines mélangées à celle des fleurs printanières du désert. Finalement, la semaine ne commençait pas si mal. Lorsqu’il fut sur l’I-15, Robert plaça la voiture sur « auto » et régla l’Etak sur  Le Dôme de la Science du Désert, le siège de RotoPharm.

CHAPITRE 3

La voiture de Robert Cook grimpa la côte de Tehachapi à 180 km/h, à environ 30 kms de Bakersfield. Son coupé bleu fendait l’air, l’extrême vitesse à laquelle il roulait faisait tourbillonner la voiture, elle soufflait en passant à travers les cactus à figues ou à mesquite qui se trouvaient sur le bord de la route. Les cactus miroitaient, ils semblaient flotter entre la terre blanche et les montagnes bleues, dans les vagues que formait l’air chaud au-dessus du sol désertique.

Au loin apparut Bakersfield : de petits immeubles sombres dans le désert. À 15 kms de la ville, Robert jeta un coup d’œil au panneau « Sortie SciDome, 1500m. »

« Passe en manuel, » dit-il. Le volant sortit du tableau de bord, les pédales d’accélérateur et de frein surgirent du sol. Robert prit la sortie, suivit la ligne droite et se dirigea vers la demi-coupole qui se profilait à l’horizon, le Desert Science Dome. Tout le monde l’appelait le SciDome.

En deux minutes Robert fut à l’entrée. Dès que la porte coulissante se releva, il ressentit la présence imposante du SciDome. Nombreuses étaient les personnes qui passaient sur l’autoroute sans même voir le bâtiment, et d’ailleurs beaucoup d’articles en parlaient, mais Cook n’avait pas été préparé au gigantisme de ce qu’il vit lorsqu’il fut à quelques mètres du SciDome. Construit pour tirer parti de l’implacable énergie solaire de la Californie et cultiver des algues afin de produire de la nourriture et de l’énergie, le SciDome s’était transformé en un centre de recherche et de production biologiques de diverses substances.

Les formes du bâtiment étaient douces, composées de courbes, et les côtés montaient sur au moins 15 étages, avec une inclinaison qui allait en s’éloignant du point de vue de Robert. L’envergure du SciDome était plus impressionnante que sa hauteur, le bâtiment s’étalait tout autour de Robert sur plus de 152 mètres, et le diamètre total était de presque 1 km. Les côtés dorés du dôme reflétaient la forte brillance du soleil, faisant ressortir Robert et sa voiture sur un fond de désert brumeux et doré.

Robert emprunta un court chemin qui menait à la porte d’entrée. Un panneau discret placé devant la porte annonçait « Desert Science Dome » en toutes petites lettres. « Pas besoin de frimer, » pensa Robert. Tout le monde connaissait le SciDome.

Lorsque Robert atteignit la porte, le capteur détecta l’ID de son badge T-cops. Une voix féminine douce lui dit : « Bienvenu au SciDome, Lieutenant Cook, » et la porte s’ouvrit.

Robert entra dans une antichambre qui, de façon surprenante, était petite en comparaison de la taille gigantesque du SciDome. Il y avait deux salles d’attente, et un assistant par ordinateur ressemblant à Daisy projetait son message sur le mur. « Je pense que vous êtes ici pour rencontrer quelqu’un de RotoPharm, Lieutenant Cook, » diffusa le mur.

RotoPharm était l’une des sociétés qui se partageaient le SciDome. Le SciDome était un incubateur high-tech, il venait en aide aux scientifiques et aux ingénieurs, qui effectuaient leurs recherches pour leurs inventions dans un environnement digne du Livre de la Jungle. RotoPharm s’était installé dans le SciDome 8 ans plus tôt et s’était tellement développé que la société était devenue le locataire principal du bâtiment, elle occupait d’ailleurs presque la moitié de la surface.

« Oui, pourriez-vous me dire à qui je dois d’abord parler ?, demanda Robert.

-Tom Riley, notre responsable de la Fabrication, nous l’avons prévenu de votre visite il y a deux heures. Il vous attend.

– C’est quoi son boulot?

– Il est responsable de toutes les opérations en rapport avec le gyripenem. Mr Riley devrait pouvoir répondre à vos questions, Lieutenant Cook. Il sera là dans une minute 15. »

Robert se retourna et regarda à travers la porte de la pièce intérieure, en direction de l’intérieur du SciDome. Cela lui rappela le Parc Botanique Intérieur de Los Angeles, un endroit qui ressemblait à Disney et destiné à toute la famille. Cela ne ressemblait plus à ce que ça avait été – un géant de la production industrielle dans le domaine de la biotechnologie, un domaine dont la croissance était rapide. Il aperçut des bananiers à larges feuilles, des caoutchoucs, et ce qui semblait être une série de fougères tropicales vert clair qui s’étalaient de chaque côté d’un sentier en bois. À quelques mètres, de l’autre côté de la porte, Robert entendit un robot perroquet bleu qui appelait « Science Dome, Science Dome, SciDome, SciDome, ahahahahaha. »

Un homme corpulent en chemise safari beige apparut entre les arbres. Il portait un short de surfer à larges fleurs, une casquette et des sandales. Ses cheveux roux sortaient de tous les côtés de la casquette et sa barbe hirsute tombait sur sa poitrine, se mélangeant ainsi à sa chevelure. Pour Robert, il ressemblait à Falstaff transformé en surfer.

L’homme passa la porte d’un bond, tendit la main à Robert et lui dit :

« Bonjour, vous devez être le Lieutenant Cook. Bienvenu au SciDome. Je suis Jim, le Responsable de la fabrication.

Robert lui serra la main et répondit :

– Merci de me recevoir Jim. Peut-on parler quelques minutes de ce vol ?

– Je peux vous accorder tout le temps nécessaire, Lieutenant, dit Riley. La situation est extrêmement grave pour nous. Les ventes de gyripenem flambent. Avec tout ce que nous avons investi, nous ne pouvons envisager qu’une société pirate vole notre produit. Cook approuva d’un signe de tête. Allons dans mon bureau, Lieutenant, nous allons parler de tout ça, » poursuivit Riley.

Riley mena Cook sur le sentier à travers la jungle. Sur leur droite se trouvait un ruisseau qui bruissait, ils le longèrent et arrivèrent à un lagon. Le sentier serpentait le long de la côte. Trois jeunes gens et une femme jouaient au volleyball sur le sable.

– Voici notre groupe de conception de logiciel moléculaire, dit Riley. Ils font une pause. Riley et Cook se dirigèrent vers une cabane en chaume située au bout du lagon. Voici mon bureau. Discutons ici, Lieutenant.

Durant l’heure qui suivit, Robert apprit tout sur le commerce du gyripenem, les débuts de sa production à petit niveau dans le labo R&D six ans auparavant, pour arriver à la situation actuelle. Riley apprit à Robert comment ils utilisaient l’holographie multiniveaux pour reproduire le matériau nucléaire dans les bactéries résistantes à de nombreux médicaments. Ces nouvelles façons d’observer les interactions de virus médicamenteux ouvraient la voie à une classe d’antibiotiques totalement nouvelle. Le gyripenem était le premier, et Rotopharm était le seul à fabriquer ce médicament.

Cook trouvait cette histoire fascinante.

– Comment le gyriscriptase de chez Organic s’intègre-t-il ?, demanda-t-il.

– Ils ont travaillé sur des constituants de protéines pour un certain nombre de nouveaux médicaments. Deux personnes de chez nous sont allées les voir peu après que nous avons découvert le médicament, et elles ont parlé avec Organic sur la façon dont nous essayions de produire le gyripenem. Ces deux personnes ont fini par travailler pour Organic, mais par sur notre projet.

Cook fit un signe de tête. Les scientifiques de la communauté de biotech étaient connus pour passer de société en société. Dans certains cas, cette façon de faire contribue à faire avancer l’industrie.

– Et elles ont emporté votre technologie avec elles ?

– Non, pas vraiment. Elles ont pu décrire l’antibiotique et les problèmes que nous avions connus au démarrage, mais elles n’ont rien pris. En fait, elles n’auraient pas résolu nos problèmes de démarrage si elles étaient restées, ajouta Riley.

– Que s’est-il passé ensuite ?, demanda Cook.

– Même si ces gars travaillaient sur un autre projet, ils ont parlé à Organic de l’équipe qui s’occupe de la  synthèse de protéines. Ils s’intéressaient au problème, et ils pensaient qu’il y aurait de nouvelles façons de s’y frotter. Nous avons rencontré Organic, nous avons précisé ce que nous recherchions et nous avons prié pour qu’un miracle survienne, dit Riley. Histoire typique : beaucoup de nuits blanches pendant quatre mois et enfin une personne de chez Organic obtint un résultat. Nous ne parvenions pas à produire plus d’un milligramme à la fois. Avec le gyriscriptase …, Riley fit claquer ses doigts, … trop facile ! En quinze jours nous avons obtenu des quantités qui se comptaient en kilos. »

Lorsque Riley eut fini de raconter l’histoire du gyripenem, il amena Robert au secteur de production, situé au sous-sol de SciDome. Riley et Robert se dirigèrent vers un ascenseur qui se trouvait à une extrémité du lagon, ils entrèrent et Riley annonça « Production, niveau un », puis l’ascenseur descendit rapidement quinze mètres sous terre. Les portes de l’ascenseur en acier inoxydable s’ouvrirent et Robert aperçut une cabane étrange, lumière rouge, de deux étages. Juste devant lui, Robert aperçut une pièce rectangulaire dont les cloisons étaient vitrées et avec  d’énormes tuyaux de ventilation rutilants au plafond.

La caverne semblait faire plusieurs dizaines de mètres de longueur, et autant ou presque en largeur. Robert entra dans un couloir situé entre les murs de la caverne et la pièce, il regarda à travers les fenêtres et aperçut ce qui, d’après lui, correspondait aux opérations de fabrication. En se dirigeant vers la pièce de fabrication, Robert aperçut une autre pièce, de même largeur et avec les mêmes tubes compliqués au plafond.

Des robots en acier inoxydable étaient dans la pièce, ils ouvraient et fermaient des cabinets, prenaient des grilles, les plaçaient depuis des incubateurs sur des tables, inspectaient les produits et mettaient ces derniers dans des boîtes. Toute cette activité se déroulait dans un grand espace ouvert. Les robots se déplaçaient rapidement, parfois ils dévalaient à quelques centimètres les uns des autres, dans un étrange ballet accéléré.

Robert se concentra sur un robot qui portait la marque « Inspection 5 », et qui ramassait un bécher d’un litre de liquide rose. Ce doit être un milieu de croissance, se dit-il. Inspection 5 amena le bécher près de son torse mécanique sur lequel quatre faisceaux laser unicolores brillaient, un après l’autre, rouge, violet, vert, et bleu. En cinq secondes, le robot remit le bécher sur un rail dans un autre plateau et revint pour ramasser le bécher suivant.

Un autre robot se dirigea vers Inspection 5, s’arrêta quelques secondes, puis ramassa le plateau noir sur lequel était inscrit le mot « fini » et roula vers un autre endroit situé à quelques mètres.

Robert observa toute la chaîne de production défiler devant ses yeux et ne perçut aucun son. En dehors de la pièce, on entendait les gros ventilateurs.

« Ces pièces ne sont occupées que par des robots UP, dit Riley. UP signifie Ultra Pur. Une fois que nous avons construit la boîte extérieure, les robots UP en terminent l’intérieur. Les humains n’ont jamais mis le pied dans cette pièce.

– Pourquoi ?

– Les humains sont trop sales. Même avec des douches ultrasoniques et des combinaisons de bloc qui nous couvrent des pieds à la tête, nous sommes quand même des montagnes de poussière, de mites et de pellicules, dit Riley. Si un humain rentrait dans la pièce, il nous faudrait un an pour la nettoyer.

– Je vois, dit Robert. Avant de rejoindre les T-cops, j’ai obtenu mon doctorat en microbiologie. Je sais par cœur combien d’organismes nous baladons.

– Vraiment ? Intéressant, répondit Riley. Nous employons des microbiologistes pour garantir que l’atmosphère reste propre. Vous voyez les filtres à air dans les coins de la pièce, Lieutenant ? Robert dirigea son regard vers les tuyaux complexes au-dessus de la cellule de fabrication.

– Est-ce-qu’ils sont reliés à ces aérations, Mr Riley ? demanda-t-il.

– Appelez-moi Jim. C’est la clé de l’installation de fabrication. Les aspirateurs mènent à des tubes, ils déshumidifient et le retournent à l’espace de fabrication. Tout placer au-dessus de la cellule nous permet de garantir que l’espace de fabrication ne sera pas obstrué par quoi que ce soit. Robert se tourna vers la cellule de fabrication suivante, à environ 35 mètres au bout de couloir.

– Qu’est-ce-que vous faites dans cette cellule-là, Jim ?

– C’est la seconde installation de fabrication d’antibiotiques. Ici, sous le SciDome, il y en a cinq. Quatre d’entre elles sont consacrées à la production totale, et la cinquième est une installation de production pilote.

– Production pilote ?, demanda Robert.

– Ah oui, nous l’utilisons pour tester nos techniques de fabrication. Si l’un de nos meilleurs ingénieurs a une idée de la façon dont on peut améliorer l’efficacité, il vient ici et effectuer un test.

– Puis-je voir l’installation pilote ?, demanda Robert.

Riley amena Cook vers un genre de cellule de fabrication plus petite…, plus petite, mais en tous points identiques aux quatre grandes cellules situées dans caverne sous-terraine. Lorsqu’ils arrivèrent aux fenêtres de la cellule, Robert remarqua qu’il y avait moins de robots et qu’ils travaillaient plus lentement.

– On dirait qu’ils sont bien moins productifs que ceux des autres cellules de production, Jim.

– Vous avez raison. C’est la première cellule de production que nous avons créée. Nous avons lancé la production à cet endroit il y a presque cinq ans. Nous avons beaucoup appris dans cette pièce, et nous avons utilisé ces connaissances au fur et à mesure que nous avons agrandi nos installations.

– Pourquoi continuez-vous à produire ici ?

– De vous à moi, nous avons besoin de toute la capacité de production que nous pouvons avoir. Nous conservons cette installation car elle nous permet de vendre 100 millions de dollars de plus d’antibiotiques chaque année. Robert effectua un calcul en tenant compte des différences de taille et de taux de production des robots.

– Cela veut dire que chacune des autres pièces produisent pour 400 millions de dollars d’antibiotiques par an ?

– Presque, Lieutenant. On espère augmenter notre efficacité jusqu’à 500 millions de dollars par pièce à la fin de l’année.

– Et dans cette installation, vous pouvez faire mieux ?, demanda Robert.

– Non, on est quasi au max. À moins que nous ne découvrions un nouveau procédé, c’est-à-dire … . Robert réalisa à quel point RotoPharm dépendait non seulement de la découverte d’un nouveau médicament, mais aussi des complexités de la production des produits complexes au niveau de la biotechnologie. Il lui sembla que l’expérience glanée et l’attention portée au détail étaient aussi importantes que les découvertes de nouveaux médicaments eux-mêmes.

– Peut-on aller à votre bureau ? J’ai besoin de visionner vos vidéos. On peut commencer par rechercher les bactéries volées en partant d’ici. Riley amena Cook au travers de couloirs vers l’ascenseur. En quelques secondes ils furent remontés au chemin du lagon. Les joueurs de volley-ball étaient partis. Robert aperçut deux jeunes femmes qui nageaient vers un petit débarcadère, près de la cabane qui servait de bureau à Riley. Sur le débarcadère se trouvait un perchoir sur lequel était assis

un perroquet vert, il remuait la tête pour voir les deux jeunes femmes. Soudain le perroquet émit un cri strident, battit des ailes et remua la tête d’un côté à l’autre.

Les femmes atteignirent le débarcadère, grimpèrent à l’échelle et attrapèrent leurs serviettes près du perchoir. Le perroquet ne les quittait pas des yeux. Riley et Cook atteignirent vers le débarcadère alors que les deux femmes finissaient de se sécher. L’une était plutôt mince, elle portait un petit maillot deux pièces rouge qui aurait mis en valeur tout Carioca sur la plage de Copacabana. Sa peau blanche contrastait avec ses cheveux châtains qui tombaient au milieu de son dos en boucles pendant qu’elle les séchait. L’autre était bien plus mate de peau, et elle séchait ses cheveux noirs. Lorsque Riley et Paul s’approchèrent, sa tête était plongée dans sa serviette.

– Lieutenant, laissez-moi vous présenter deux de mes associés, dit Riley. La plus grande des deux filles, celle aux cheveux châtains, tendit la main à Cook.

– Lieutenant ? Ce qui explique pourquoi vous êtes vêtu ainsi dans le SciDome. Bonjour, je m’appelle Joanne London, Ressources Humaines. Et sous la serviette c’est Maria Gonzales, notre responsable de l’équipe de procédé de fabrication. Gonzales sortit la tête de dessous la serviette. Sa superbe chevelure brune tombait sur ses petites épaules, ce qui mettait en valeur toute sa silhouette dans son bikini vert brillant. Le tissu semblait se refléter sur sa peau chaude et mate. Elle tendit la main.

– Désolée, Lieutenant. Elle sourit. Ravie de vous rencontrer. Robert trouva sa main douce, même si sa poignée de mains était ferme et respirait la confiance en soi. Si j’avais su comment se passaient les journées de travail ici, j’aurais amené mon short de bain et les sandales, Mme Gonzales. Elle le remercia d’un sourire.

– Que faites-vous?

– J’appartiens à la section de la Police-Techno de San Diego, Mme Gonzales. Les T-cops.

– Vous êtes là pour l’affaire du piratage de gyriscriptase, Lieutenant ?, demanda London. Cook arracha son regard de Gonzales.

– Oui, cela nous a été signalé hier soir. Il paraît que des bactéries qui produisent du gyriscriptase ont été volées. J’ai préféré venir ici, à RotoPharm, avant de me rendre à Organic Bioscience.

– Si le gyriscriptase est entre de bonnes mains, il peut rapporter beaucoup d’argent, Lieutenant, dit London.

Gonzales mit un paréo, un foulard brésilien rouge vif et vert pomme qui mettait encore mieux  sa silhouette en valeur que le bikini. Difficile de se concentrer pour Cook. Il se demandait comment le personnel du SciDome pouvait arriver à faire quoi que ce soit dans de telles conditions.

– Lieutenant, on allait justement partir déjeuner au Hamlet. Vous voulez vous joindre à nous ? Le regard de Gonzales se dirigeait également vers London et Riley, mais l’invitation était clairement destinée à Cook. Riley vint à son aide.

– Si cela ne vous dérange pas, je dois vérifier certaines choses avec le groupe de Modélisation Moléculaire avant la pizza. Ai-je répondu à vos questions, Lieutenant ?

– Oui, parfaitement, Jim. J’aimerais revenir vite fait à votre bureau avant de partir … dans deux heures. Disons deux heures ? Riley acquiesça en riant, puis se dirigea rapidement vers le chemin.

– Je dois aussi assister à cette réunion. Je pense que vous allez devoir compter sur Maria pour vous faire découvrir le Hamlet. Elle se tourna vers Maria. On se voit au tennis à sept heures ?

– Évidemment, on se retrouve là-bas, Maria resplendissait. Maria se tourna vers Robert et lui dit le Hamlet, ça vous tente ? Robert plaisanta,

– Manger ou ne pas manger, telle est la question ….

– Et bien j’espère que vous ne subissez pas trop nos foudres, Lieutenant. Maria se mit à rire alors qu’elle ouvrait la voie dans un chemin bordé de fougères, et qui menait vers le Hamlet. Ils passèrent devant plusieurs cabanes, des bancs, des bains à remous et des vallées. Robert remarqua que dans bon nombre de cas il y avait deux ou trois personnes qui travaillaient, certains travaillaient avec leur propre robot de travail. Il put aussi voir deux ou trois personnes qui discutaient tranquillement, sans porter attention à quoi que ce soit ni qui que ce soit autour d’elles. À la surprise de Robert, une ou deux personnes tapotaient sur un clavier d’ordinateur. Il y a toujours des traditionnalistes dans chaque groupe, se dit Robert en pensant à certains de ses collègues T-cops qui avaient encore confiance dans les claviers de temps à autre.

Clavier ou non, il était clair que le travail de réflexion était important ici.

La canopée que formait la jungle s’ouvrit sur une clairière. La lumière du soleil dorée filtrait au travers des immenses arbres et ressemblait à une fosse. Cook se dirigea vers le centre de cette fosse peu profonde. Au centre se trouvait un bar circulaire, quatre jeunes hommes aux cheveux longs et vêtus de shorts de surfeur et avec la même chemise à fleurs bleues et vertes servaient entre vingt et trente personnes. Il y avait du bruit. L’activité était soutenue.

– Vous prendrez quoi, Lieutenant ?, demanda Gonzales. Tous deux regardèrent la carte, ils étaient installés sur des feuilles de banane.

– Hot pot de Mongolie, nem vietnamien avec de la laitue, menthe fraîche

de la coriandre, et des tacos de poisson du port de San Diego avec de la salsa picante rouge et verte. Un des cuisiniers, vêtu d’un short baggy et d’une large chemise hawaïenne, remuait une friture de poissons et des légumes dans un wok.

– Qu’y a-t-il dans le wok ?, demanda Robert.

– Du requin frais, pêché à 4h00 du matin au large d’Oceanside. Plein d’anti-oxydants et d’acides oléiques, mec, répondit le cuisiner surfeur. Robert en était venu à apprécier les plats de poissons locaux depuis son arrivée à San Diego. Longtemps considéré comme un mauvais poisson dans le reste des États-Unis, le requin était maintenant considéré comme un mets local fin. Les habitants de San Diego dégustaient du requin à toutes les sauces. Robert préférait les présentations les plus fraîches et les plus simples.

– Le sauté de requin semble super. Et vous, Maria ? Super, mais c’est un peu fade sans salsa picante. Robert appréciait de plus en plus Maria.

Robert et Maria choisirent leurs boissons, leurs baguettes et la salsa, puis ils se dirigèrent vers l’automate.

– Bon choix, Mme Gonzales, dit l’ordinateur mural à Maria lorsqu’elle s’approcha. Qui est ce beau jeune homme avec vous ? Maria sourit et rougit un peu alors qu’ils se frayaient un chemin pour rejoindre leur table.

– Lieutenant Robert Cook. Des T-cops. J’ai été appelé pour le cas de vol de gyripenem. Le mur passa du vert au rose et répondit :

– Vous êtes servie, Mme Gonzales. Buen appetito !

Ils s’installèrent à un endroit tranquille de la fosse et creusèrent. Robert avait faim. Maria mangea avec un entrain évident, en ajoutant généreusement la salsa ranchero. Robert mangeait plus lentement, en étudiant chaque bouchée, en ajoutant un peu de salsa et en testant le résultat.

– Vous êtes minutieux quand vous mangez, Lieutenant. La salsa est trop picante ?

– Non, tout va bien. Je mange toujours comme ça. Doucement je veux dire. Mais je suppose que ça rend certaines personnes folles.

– Et bien je trouve ça intéressant. En tout cas je n’ai jamais vu un flic manger comme vous.

– Que voulez-vous dire, Mme Gonzales ?

– Appelez-moi Maria, répondit-elle avec un sourire.

– OK, Maria. Moi c’est Robert.

– Robert ? Pas Bob ?

– C’est une longue histoire. Seuls mes parents m’appellent Bob. Dès que je suis arrivé au lycée, je me suis fait appeler Robert. Et ça a continué depuis. Il ne voulait pas parler de ses parents ni de son éducation, il revint donc rapidement au sujet.

– Que voulez-vous dire par ne pas manger comme un flic, Maria ?

Et bien, je pensais que tous les flics engloutissaient des donuts et du café à toutes les heures du jour et de la nuit. Ou de la viande et des pommes de terre. Vous êtes exactement le contraire. Vous utilisez des baguettes, vous mangez de la salsa, et vous étudiez chaque bouchée. Il pensait à ses collègues. Maria avait raison. La plupart réussissaient à manger un donut à chaque équipe, mais pas lui.

– Et bien, Maria, je suppose que c’est dû à une éducation différente de celle des autres flics. J’ai étudié la microbiologie.

– Cela ne me surprend pas. Vous avez l’air d’un scientifique.

– J’imagine que c’est vrai … Nous, les microbiologistes, nous sommes des gens minutieux. Nous étudions les bactéries sous différents angles avant de dresser une conclusion. Robert continua de picorer sa nourriture, mais il avait conscience de ce qu’il faisait. Je n’ai jamais pensé à la façon dont je mangeais. Pendant un moment ils mangèrent en silence. Robert reprit la parole, vous n’êtes probablement pas bien différente. Fabriquer des antibiotiques, c’est un boulot exigeant.

– Oui et non. Mon boulot consiste principalement à modéliser le procédé de production. On est toujours à la recherche de façons d’améliorer les rendements et l’efficacité moléculaire. En réalité, fabriquer les médicaments après avoir élaboré les processus, c’est du gâteau. Nous laissons ce rôle aux Robots Masters. Ce fut au tour de Cook d’être surpris.

– Les Robots Masters ?

– Oui, on appelle comme ça les gars qui contrôlent les employés de la production de robots.

– J’ai été surpris de voir qu’il y avait beaucoup de robots dans vos cellules de production, Maria.

– C’est quelque chose que nous ne pouvons pas éviter. Nous devons utiliser les robots pour éviter la contamination. Une pièce infectée, c’est potentiellement des millions de dollars de perte de production.

– Que se passe-t-il si une pièce est infectée ? demanda Robert.

– C’est mauvais, soupira Maria. Nous avons eu un problème il y a cinq mois. Un des robots est tombé en panne dans l’unité quatre. Ça s’est passé à deux heures du matin. Maria regarda les personnes qui faisaient la queue devant le poste du chef cuisinier. Un perroquet rouge et vert jacassa dans l’arbre qui surplombait. Le gars qui s’occupait de la maintenance du personnel régulier était malade, on a donc dû appeler un ingénieur. Il s’est douché, il a mis sa combinaison masque mais il a oublié de mettre sa seconde paire de surchaussures. Le jour suivant, les rendements ont commencé à plonger. Il nous a fallu deux semaines pour tout nettoyer. Maria regarda Robert, mais ça aurait pu être pire.

– Qu’est-ce-qui aurait pu être pire ? demanda Robert.

– Notre plus gros problème, ce sont les mycobactéries. Une fois que l’un de ces champignons est placé dans un bécher de production, toute la pièce doit être fermée. Nous éteignons toute ventilation et enlevons tout le gaz de la pièce pendant trois semaines, puis nous envoyons une équipe de robots nettoyeurs pour récurer chaque surface trois fois. Vous savez que ces spores fongiques sont tenaces.

Robert opina. Il savait que ces spores résistaient aux températures extrêmes, que ce soit le froid et le chaud, aux produits chimiques caustiques, au manque d’air, et qu’ils pouvaient survivre pendant des années dans leur coquille dure. Une fois que l’environnement devient plus agréable, les membranes des spores s’adoucissent et les champignons se reproduisent. C’est la même chose avec les champignons que l’on a chez soi au niveau de la douche. Une fois qu’ils ont commencé à proliférer, difficile de les arrêter.

– Ça semble très complexe… dit-il.

– Et Techno Cop, ça ressemble à quoi ? Ça semble très intéressant. Comment vous êtes passé de microbiologiste à flic ?

– Et bien, je voulais être microbiologiste car … Il réfléchit à ce qu’il était prêt à dévoiler. Il décida de lui faire confiance et poursuivit, car mon frère est mort d’une infection bactérienne. Il avait quinze ans. Maria plissa les yeux.

-Vous n’aviez qu’un frère ?

-Oui. C’était le meilleur. Je l’admirais beaucoup.

– Comment est-ce arrivé ?

-Tout est allé si vite, soupira Robert. Cela faisait longtemps qu’il n’en avait pas parlé. Je me rappelle m’être réveillé un matin. C’était tôt. Joe, mon frère, était encore au lit. Il se plaignait de maux de tête. Je l’ai fait marcher, en lui disant qu’il voulait juste rater un jour d’école. Même si Joe n’avait jamais fait une chose pareille. Il adorait l’école. En tout cas, il avait vraiment mal à la tête. Il avait aussi de la fièvre. Je lui ai préparé ses flocons d’avoine, j’ai rédigé un mot d’excuse pour l’école et ai demandé à mon père de le signer. J’ai écrit un truc comme veuillez excuser mon frère aujourd’hui, il a la grippe. Puis j’ai pris le bus pour me rendre à l’école.

– Qu’est-ce-qui s’est passé ensuite ? Maria fronça les sourcils avec inquiétude.

– Je suis resté à l’école pour l’entraînement de baseball. Je ne suis rentré qu’à six heures. Joe était encore au lit, Robert s’arrêta et fit appel à ses souvenirs. Mais il ne dormait pas. Je suis entré dans la chambre et lui ai demandé comment il allait. Pas très bien, m’a-t-il dit. Cela m’a fait peur car Joe ne se plaignait jamais. Je suis sorti , j’ai trouvé mon père et je lui en ai parlé. Il était d’accord avec moi, il fallait appeler le docteur. Robert regarda par-dessus l’épaule de Maria, comme pour chercher le reste de l’histoire. Le docteur est venu et il était inquiet. Il nous a dit de l’amener le plus vite possible aux urgences de l’hôpital de Santa Fe car ce n’était pas la porte à côté, qu’ils devaient s’en occuper. Nous vivions à Taos, à environ 110 kms. Ça fait un bon bout de chemin surtout vu l’état des routes. Nous l’avons enveloppé dans un blouson de ski, nous lui avons mis une casquette, il nous a fallu une heure et demi pour arriver à l’hôpital St Vincent de Sante Fe. Une infirmière nous a posé tout un tas de questions, puis il a fallu attendre presque une heure avant qu’un médecin n’ausculte Joe.

Le docteur est enfin arrivé. Il s’appelait Docteur Apodaca. C’est rigolo que je me souvienne de son nom, pourtant je ne l’ai jamais revu. Il a posé quelques questions à Joe, pris sa température … bref, les choses habituelles que font les docteurs. Ensuite il a demandé à Joe de baisser la tête. Mais il n’y arrivait pas. Son cou était dur comme du bois. Le docteur l’a tout de suite admis à l’hôpital.

– Que s’est-il passé ensuite ? À travers sa voix, on ressentait son inquiétude.

– Nous sommes restés toute la nuit en salle d’attente pendant que Joe était en soins intensifs. Ils lui ont fait passer de la tétracycline et de l’ampicilline en perfusion. Maintenant, je sais que le docteur suspectait une méningite rachidienne. C’est pour ça qu’ils lui ont donné la tétracycline, c’est un des antibiotiques qui traverse la barrière hémato-encéphalique. Robert soupira longuement. Il est tombé dans le coma cette nuit-là et ne s’est jamais réveillé. Il est mort le lendemain.

Il y eut un long silence. Puis Maria demanda, comment l’avez-vous pris ?

– Très mal. Mon frère et moi étions très proches. Je ne m’en suis jamais vraiment remis. Mais je me suis promis une chose. J’allais étudier la maladie qui avait tué mon frère. C’est comme ça que j’ai commencé à m’intéresser à la microbiologie.

– Pour trouver ce qui l’avait tué ou pour éviter que ce mal ne tue d’autres personnes ?, demanda-t-elle.

– Au départ pour trouver ce qui l’avait tué. Je ne pouvais pas comprendre comment on pouvait mourir alors que deux jours avant on était en pleine forme. Je pense que je voulais aussi voir si ça aurait pu être évité. Sa mort je veux dire. Après avoir lu des choses sur la bactérie qui l’avait tué, j’ai commencé à lire sur d’autres infections bactériennes. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que je voulais en faire mon boulot. Cook respira un bon coup et regarda Maria. Il était surpris d’avoir révélé autant de choses à quelqu’un qu’il voyait pour la première fois. Il n’avait jamais fait une chose pareille.

– Quel âge aviez-vous ?

– Treize ans.

-Vous êtes en train de me dire que vous saviez déjà ce que vous vouliez faire à treize ans ?

– Oui. Je pense que oui.

– Comment vous êtes passé de la microbiologie à flic ?

– Plus ou moins par accident. Je suis tombé sur un type, Capitaine Black, qui avait une idée sympa, monter une équipe de T-cops. Il m’en a plus ou moins parlé;

– Et il vous a convaincu de faire partie de l’équipe ?

– Oui. À cette époque je savais que je n’allais pas rester coincé dans un labo toute ma vie. Faire partie des T-cops me permet de faire ce que j’aime, travailler dans le domaine scientifique sans avoir les inconvénients, le côté fastidieux.

– Est-ce vraiment différent ?

– Dans une certaine mesure les deux se ressemblent beaucoup. Les processus de pensée sont très similaires. Les microbiologistes travaillent sur les bactéries, des choses vivantes, qui respirent, avec toutes leurs complications. Il tenta de trouver un exemple. Lorsque j’étudiais le staphylocoque doré …

– Le staphy quoi ?, demanda Maria. Elle n’avait jamais étudié la microbiologie, don domaine c’était l’ingénierie, la production.

– Le staphylocoque doré. C’est une cause d’infection très fréquente. Par exemple quand on a des forts maux de gorge quand on est petit. S’il n’est pas traité, il peut se propager à la cage thoracique et provoquer de la fièvre rhumatismale, et avoir un impact sur le cœur.

– Ça arrive encore ? Je pensais qu’il suffisait de prendre un antibiotique et voilà, fin de l’histoire.

– Malheureusement cela ne se passe pas toujours comme ça. Le staphylocoque doré est comme de nombreuses autres bactéries. Il a développé des défenses très sophistiquées contre les antibiotiques classiques. Et certaines bactéries sont très difficiles à traiter.

– Pourquoi ? Selon moi, les antibiotiques comme le gyripenem peuvent tout traiter, répondit Maria.

– Pas tout. Il regarda le feuillage qui les séparait du SciDome. En fait, beaucoup de personnes meurent encore d’infections. Il pensait à son frère. Il poursuivit, ce qui est intéressant c’est que plus nous développons d’antibiotiques pour combattre ces organismes, plus ils deviennent intelligents et développent des moyens de se défendre. Certaines bactéries adorent la pénicilline et la dévorent comme un bonbon.

– Les antibiotiques à la poursuite des germes. Les germes développent des mécanismes de défense, c’est comme les policiers et les voleurs, dit Maria en riant.

– Robert se mit à rire avec elle. Finalement, la microbiologie, ce n’était pas inintéressant. Qui sait, ça pourrait me servir lorsque j’essaie de résoudre une affaire, admit-il.

– Que voulez-vous dire ?, demanda Maria. Robert se mit à réfléchir.

– Je pense que les bactéries sont des êtres vivants, qui respirent. J’essaie de comprendre comment elles vivent, comment elles réagissent aux changements qui se produisent dans leur environnement. Je modifie un peu l’environnement, je regarde ce qui se produit, si elles modifient leur comportement. Je suis leurs traces. C’est pas plus compliqué que ça. Ce fut au tour de Maria de réfléchir.

– Avec une énorme différence. J’imagine que vous travaillez tout le temps sur des affaires intéressantes. Vous pouvez sortir et rencontrer des gens. C’est bien différent d’un labo.

Robert pensa à son condo à La Jolla, à sa course folle à Bakersfield, son premier coup d’œil au SciDome, sa rencontre avec Maria sur le débarcadère alors qu’elle sortait de l’eau.

– Je pense qu’il y aquelque chose là-bas, Maria. Je ne tenais plus en place dans le labo. Sortir, changer d’endroits, faire de nouvelles choses. C’est l’une des choses que je préfère dans ce boulot.

– Et bien, je suis contente que vous soyez sorti et que vous soyez là, voir de nouvelles choses, rencontrer de nouvelles personnes …, elle s’arrêta et rougit. Il lisait dans ses pensées.

– Je suis content de vous avoir rencontré, Maria. C’est un vrai plaisir que de parler avec vous.

Robert et Maria parlèrent encore du SciDome pendant quelques minutes, de microbiologie, des meilleures plages pour le surf, de tout et de rien en particulier. Robert hésita, puis il dit :

-Je pourrais rester ici et parler avec vous tout l’après-midi, mais je dois être à La Jolla avant six heures et je dois encore parler à Jim Riley avant de partir.

– Maria réfléchit, puis fronça les sourcils. Vous savez Robert, je ne sais pas si vous aurez tous les éléments. En parlant à Riley, je veux dire.

– Que voulez-vous dire, Maria ?

– Vous savez, Jim Riley a contribué à la création de RotoPharm. Arthur Martin et lui sont très proches …, perdue dans ses pensées, Marie ne termina pas sa phrase.

Robert tenta d’en apprendre un peu plus, mais Maria s’arrêta là. Elle prit congé de lui au Hamlet et il retourna à la cabane de Riley. Ce dernier était en grande discussion avec un homme immense, mince, qui portait un vieux bloc-notes et un stylo. L’homme grand était le premier que Robert voyait vêtu d’une veste, bien qu’il ait lui aussi une chemise hawaïenne.

Robert s’arrêta à quelques mètres de la cabane. Riley parlait tranquillement, mais le ton qu’il employait trahissait sa crispation, sa voix était aiguë.

« Que voulez-vous dire par réduire nos coûts de fabrication ? Au cours des six derniers mois, nous avons doublé la production. Doublé en six mois. Avez-vous une petite idée de la difficulté que cela a représenté ? L’homme grand et mince parla dans un quasi soupir, il était visiblement mal à l’aise d’avoir cette conversation dans un environnement si peu privé.

– Jim, je sais que vous avez amélioré la production sans augmenter les coûts unitaires. Ce n’est pas le problème. Le problème, ce sont les flux de trésorerie. Riley paraissait exaspéré.

– Comment voulez-vous que j’augmente les marges, que je diminue les coûts et que je fasse croître les affaires aussi vite ? Les flux de trésorerie vont s’arranger. C’est obligatoire !

L’expression de l’homme grand et mince devint amère.

– Oui, Jim, mais regardez ce que ça nous coûte. Des centaines de millions pour construire ces nouvelles cellules de fabrication, ces évolutions, ces robots. Une fortune !

Riley remarqua que quelqu’un était entré dans la cabane. Il se tourna vers Cook, et son expression passa de l’exaspération à la surprise.

– Ahhh, Lieutenant. J’espère que vous avez bien déjeuné et que Mme Gonzales a pu vous aider. L’homme grand et mince se tenait en retrait, ne voulant pas les interrompre. Lieutenant Cook, police de San Diego. Lieutenant, laissez-moi vous présenter Charles Rivers, notre directeur financier, bougonna Riley, visiblement très irrité suite à leur discussion.

– Ravi de vous rencontrer, dit Rivers, en lui tendant la main. Que pensez-vous du SciDome ? Rivers regarda Robert droit dans les yeux, le détaillant comme s’il prenait ses mensures pour lui faire un costume. Robert avait la sensation que Rivers faisait tout ce qu’un chacun fait lors d’une première rencontre. Son regard n’exprimait aucune hostilité, juste du scepticisme.

– Cela correspond à tout ce que j’ai lu, Mr Rivers, répondit Robert. Ça doit être super de travailler ici. Rivers ne répondit pas tout de suite.

– Nous dépensons beaucoup d’argent pour attirer et garder de nouveaux talents. Je suis content que cela vous plaise. Rivers se tourna vers Riley. Jim, on se voit cet après-midi pour reparler de tout ça et aller un peu plus loin. Cinq heures, ça vous va ? Sans attendre la réponse, Rivers sortit de la cabane et descendit le chemin.

Il y eut un moment de silence. Robert repensa à ce qu’il venait de voir. Riley respira profondément une ou deux fois, il s’était visiblement calmé.

– En avez-vous appris un peu plus sur l’affaire des vols de gyriscriptase, Lieutenant ?, demanda Riley.

– Non, mais j’en sais bien plus sur la façon dont vous travaillez ici. Ce concept d’équipe est très impressionnant, Jim.

– Dites-moi ce que je peux faire pour vous venir encore en aide, Lieutenant. Ce vol est quelque chose de très sérieux pour nous, dit Riley pour revenir au sujet.

– Et bien en réalité, Jim, j’avais une ou deux questions à vous poser avant de partir. Je me demandais si vous alliez pouvoir m’aider. Riley s’arrêta, absorbé par ses pensées.

– Allez-y.

– Maria…enfin je veux dire, Mme Gonzales, m’a dit que ce n’était pas facile de produire du gyripenem même si vous aviez du gyriscriptase. Est-ce vrai ?

– C’est exact. En fait, c’est difficile à moins que vous n’ayez des équipements très sophistiqués. Et ces équipement sont onéreux, très onéreux.

– Comment produisez-vous du gyripenem, Jim ?

– C’est très difficile. Avant d’avoir le gyriscriptase, cela nous coûtait une fortune de produire du gyripenem. Chaque dose nous coûtait près de dix mille dollars. On ne faisait aucune marge. Le gyriscriptase nous a permis de réduire les coûts de façon importante. Même si le coût de production est encore important. Cook avait été impressionné par la taille et la complexité de ce qu’il avait vu.

– Bien plus que la croissance du champignon Penicillium, je pense.

– Bien davantage, concéda Riley. L’époque à laquelle on produisait des médicaments pour rien est révolue. Plus les médicaments sont puissants, plus ils sont difficiles à produire.

– Et vous ne pouvez pas produire votre propre gyriscriptase ?, demanda-t-il.

– Non, sur ce coup-là, OBS nous tient. Nous avons signé un accord d’approvisionnement à long terme avec eux afin d’obtenir le gyriscriptase. C’est une petite société, mais certains de leurs scientifiques sont brillants. Ils ont trouvé des façons de produire du gyriscriptase que nous ne pouvions pas dupliquer. Croyez-moi, Lieutenant, nous avons tout tenté avant de jeter l’éponge et de signer avec Organic. Robert aurait voulu ajouter ça a dû être dur de concéder une défaite, mais il resta silencieux et se ravisa. Quelque chose le turlupinait depuis son arrivée sur le site.

– Jim, cela rapporterait combien à RotoPharm de produire son propre gyriscriptase ?Jim plissa les yeux. Il répondit rapidement.

– Que voulez-vous dire par là, Lieutenant ?

– Je me demandais simplement, comme le gyriscriptase est une matière première coûteuse …

Jim se mit à rougir.

-Vous n’êtes pas sur la bonne voie, Lieutenant. RotoPharm est une société honnête. Nous ne tomberions pas si bas.

– Bien sûr que non… Mais, vague pensée. Quelles seraient les conséquences sur vos revenus si vous produisiez vos propres matières premières fondamentales ?

– Je ne sais pas, Lieutenant. Je n’y ai jamais pensé. Cook laissa tomber.

– Pour en revenir à notre voleur. D’après vous, qui aurait pu voler la bactérie gyriscriptase ? Ce fut au tour de Riley de réfléchir.

– Je ne sais pas Lieutenant, mais je voudrais bien le savoir.

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